Comment devient-on Philosophe ? #1

La chouette de Minerve

L’étonnement du coiffeur face au tremblement de terre

Par les soucis conjugués de transmettre une image sympathique de la philosophie tout en restant fidèles à la tradition, les professeurs d’histoire de la philosophie présentent souvent l’exercice philosophique comme une pratique dont la source serait l’étonnement.

Prenons donc cette déclaration au sérieux. Si, comme ceux-ci l’affirment, la pratique de la philosophie est issue de l’étonnement, on est alors en droit de s’étonner, du peu d’étonnement, que cet étonnement suscite. Évidemment, les professeurs qui continuent à présenter ainsi la philosophie n’ont pas tout à fait tort, ni sur le fond, ni sur la forme. Mais, s’ils n’ont pas tout à fait tort, ils n’ont pas tout à fait raison non plus.

On le sait, cette présentation ne date pas d’hier. En effet, l’« étonnement » dont il s’agit est la traduction du grec « thaumazein » (θαυμάζειν) qu’Aristote et Platon utilisèrent pour expliquer l’apparition de la Philosophie il y a plus de 2500 ans.

On peut ainsi lire, dans la Métaphysique d’Aristote, l’explication suivante, je surligne :

[…] c’est par l’étonnement que les hommes, maintenant comme au début, commencèrent à philosopher, s’étonnant d’abord des plus banales parmi les choses embarrassantes, avançant ensuite peu à peu dans cette voie pour s’interroger sur des choses plus importantes, comme les affections de la lune et celles du soleil et des étoiles, et comme le devenir de l’univers. Or, celui qui s’interroge et qui s’étonne estime qu’il ignore (c’est pourquoi aussi l’amateur de mythes est d’une certaine façon philosophe, car le mythe est composé de choses étonnantes) ; de sorte que, si c’est pour échapper à l’ignorance que les hommes ont philosophé, il est clair que c’est pour savoir qu’ils poursuivaient la science, et non en vue de quelque utilité.

Aristote, Métaphysique A, 2, 982 b 10, trad. fr. Christian Ruten et Annick Stevens, présenté et annoté par Annick Stevens, dans Oeuvres. Éthiques, Politique, Rhétorique, Poétique, Métaphysique, dir. Richard Bodéüs, Gallimard, nrf, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 2014, Paris.

En lisant ce passage, on comprend vite qu’il nous faut distinguer deux types d’étonnement.

1. L’étonnement du quotidien ou « étonnement du coiffeur »

C’est la surprise face aux petits changements de tous les jours. Par exemple, lorsque nous croisons l’un de nos congénères et que nous l’interpellons de la sorte : « tiens, tu t’es coupé les cheveux ? Tu es allé chez le coiffeur ? » Cet étonnement-là, que j’appellerai « l’étonnement du coiffeur », n’a que peu en commun avec « l’étonnement » énoncé par Aristote dans l’extrait cité. Et s’il a peu en commun, c’est que cette surprise est directement désamorcée par la réponse qui la suit : « Oui, je suis allé chez le coiffeur » ou bien encore : « non, ils sont tombés tout seuls ! ». Par là même, l’étonnement disparaît et se métamorphose en évidence.

2. L’étonnement-problème ou « étonnement du tremblement de terre »

Le deuxième type d’étonnement est celui qui nous saisit face à une difficulté, un changement bouleversant le cours de notre existence, un fait problématique auquel nous ne trouvons pas de réponse. Pour fournir une image en contraste avec le premier étonnement, il s’agirait ici de l’étonnement vis-à-vis d’un ouragan ou d’un tremblement de terre imprévu. Dans pareille situation, je doute même que nous usions du mot « étonnement ». Nous parlerions plutôt d’un bouleversement, d’un effarement de découvrir soudain qu’un ouragan risque de raser notre maison et détruire notre monde. Cet ouragan qui arrive, ce tremblement de terre, ne sont pas simplement étonnants, ils sont problématiques, ils constituent une menace pour notre quotidien, pour ce qui était jusque-là considéré comme évident.

Bien sûr, il nous est toujours loisible d’employer le mot d’ « étonnement ». Mais nous aurions bien des difficultés à ne pas faire sourire en racontant la scène suivante à un ami : « Et soudain, la terre s’est ouverte en deux, ça m’a étonné ! »

Là où « l’étonnement du coiffeur », la surprise vis-à-vis d’un événement quotidien, trouve directement réponse dans ce qui suit la surprise elle-même, au contraire, « l’étonnement du tremblement de terre » ne nous offre pas ce confort. Il ne nous répond pas. Ainsi demeurons-nous dans l’incertitude, le questionnement et la difficulté.

C’est d’ailleurs ce dont rend compte le passage d’Aristote au moyen de deux mots clefs. Relisons-le attentivement :

[…] c’est par l’étonnement que les hommes, maintenant comme au début, commencèrent à philosopher, s’étonnant d’abord des plus banales parmi les choses embarrassantes, avançant ensuite peu à peu dans cette voie pour s’interroger sur des choses plus importantes, comme les affections de la lune et celles du soleil et des étoiles, et comme le devenir de l’univers. Or, celui qui s’interroge et qui s’étonne estime qu’il ignore (c’est pourquoi aussi l’amateur de mythes est d’une certaine façon philosophe, car le mythe est composé de choses étonnantes) ; de sorte que, si c’est pour échapper à l’ignorance que les hommes ont philosophé, il est clair que c’est pour savoir qu’ils poursuivaient la science, et non en vue de quelque utilité.

Loin du plaisir mondain d’être étonné par la dernière coupe de cheveux à la mode ou par un mot d’esprit, il est donc bien ici question d’un embarras, et d’une recherche d’échappatoire.

Ce qui est étonnant dans l’explication usuelle de la philosophie par l’étonnement, c’est donc justement ce voilement du caractère intimement problématique et intense qui l’accompagne. Dès lors, je propose au lecteur de considérer ce mot d’ « étonnement », lorsqu’il est amputé du sens fort et problématique qui est celui de la recherche philosophique, au mieux comme ce qu’il est convenu d’appeler « un euphémisme ».

Les philosophes, plus dérangés qu’étonnés

Les biographies des grands philosophes tout autant que le trajet de celles et ceux qui se tournent, tôt ou tard, vers la philosophie, nous rappellent d’ailleurs à quel point ceux-ci sont éloignés du simple « étonnement du coiffeur ». C’est la mort, la maladie, l’angoisse du vide, le manque de sens, les incohérences de la pensée et du monde extérieur qui mènent généralement les êtres humains à la philosophie. Ou bien, dans un registre plus « lumineux », il s’agit d’un bouleversement comme « enchantement », comme « éblouissement », que cet éblouissement advienne devant un paysage, un phénomène naturel, une œuvre d’art, une beauté exceptionnelle ou un théorème mathématique.

J’ajouterai, à l’intention des coiffeurs et de leurs clients, qu’on peut évidemment être bouleversé par une coiffure. Il n’y a, en droit, pas de limites à cet élément déclencheur de la philosophie. Mais il faudrait que cette coiffure soit bouleversante pour la personne concernée, qu’elle en vienne à questionner ce qui était jusque-là évident et donc, à provoquer un véritable problème sans réponse apparente.

Cause de la démarche philosophique

Philosopher naît ainsi d’un dérangement par rapport à ce qui nous apparaît, et d’une insatisfaction face aux éventuelles réponses que nous posséderions. C’est s’avouer à soi-même que, contrairement à ce que l’on pensait jusque-là, « ça ne va pas de soi ». Philosopher, c’est donc avouer qu’il y a quelque chose de gênant dans le réel, c’est voir le monde ou soi-même comme « en dérangement ». Pour passer de la coiffure aux défilés de mode, philosopher, ce serait d’abord s’apercevoir qu’il existe des déchirures dans le tissu de nos représentations, ces représentations du monde qui habillaient pourtant si bien notre existence jusque-là.

Ce commentaire inaugural sur l’étonnement me permet ainsi de situer plus précisément l’une des causes de la persévérance inouïe du véritable chercheur en philosophie. La recherche philosophique, si elle est sincère, est toujours conçue comme vitale par le chercheur. Et cette importance vitale tient au fait qu’il s’agit toujours de faire face à un problème, un problème jugé digne d’être traité car mettant en question, directement ou indirectement, la vie même de celle ou celui qui s’engage ainsi dans la pensée.

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Pour aller plus loin

Aux plus classiques, je conseillerai de relire le mythe de la caverne de Platon. Il s’agira d’y retrouver la figure présentée, à savoir celle de l’embarras, du dérangement, posture de celui qui n’est plus totalement dedans sans pour autant être au-dehors

Aux plus conséquent-e-s et à tous ceux et celles qui auront pris plaisir à lire cet article, je conseillerai de lire la Métaphysique d’Aristote.

Pourquoi ?

1. En raison de l’importance historique, scientifique et culturelle de la Métaphysique. Il s’agit tout simplement d’un monument de la pensée. La plupart des savants et personnages illustres, d’occident comme d’orient, l’ont tenu entre leurs mains avant vous.

De plus, une immense chance vous est offerte : celle de vivre en un siècle où l’accès aux grands ouvrages est extrêmement simplifié. Vous pouvez vous procurer la traduction pour quelques euros en librairie, gratuitement à la bibliothèque, ou bien en ligne, ici, ici ou ici (en prêtant attention au fait de la traduction, qui n’est pas toujours des plus fidèles ou des plus claires).

Dans cet article, j’ai utilisé la traduction issue de La Pléiade. Il s’agit de la traduction réalisée par mon ancienne professeure de Philosophie antique et d’ontologie à l’Université, Madame Annick Stevens, grande spécialiste d’Aristote, que je salue chaleureusement. Son site internet : http://www.philosophie-en-liberte.net/index.html

2. Pour la raison la plus importante de toutes, à mon sens, qui est celle de pouvoir se faire confiance en plongeant dans les grands textes. Même si l’impression de « boire la tasse » survient. D’ailleurs, plus cette impression surviendra, plus vous vous poserez de questions et vous informerez. Par là, vous vous rendrez attentif à ce qui est écrit et réaliserez l’effort de compréhension nécessaire. Et c’est seulement ainsi que vous progresserez.

Aux plus audacieux-ses et aux philosophes aguerris, je conseillerai l’ouvrage de jeunesse de Hegel, La phénoménologie de l’esprit. Pour faire simple, cet ouvrage peut être présenté comme l’histoire d’un-e apprenti-e philosophe en perpétuel dérangement. En effet, à chaque fois qu’il/elle change d’avis et croit détenir la vérité, il/elle réalise que son nouveau point de vue sur le monde n’est pas correct. De quoi désespérer ! Hegel présente d’ailleurs lui-même son ouvrage comme un chemin de doute et de désespoir.

Pour faciliter le travail de compréhension, je conseillerai de lire plusieurs introductions et de choisir la traduction française de Jean Hippolyte, qui est, me semble-t-il, la plus intelligible.

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Merci à vous qui lirez et partagerez cet article introductif présentant la pratique philosophique. Merci également pour vos critiques et commentaires éventuels. Salutations rationalistes, et comme le disait Kant en reprenant le poète Horace : « Sapere aude » !

Martin Georges

Décembre 2018 – Bruxelles

 

 

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